L’Hérault Juridique & Economique

entrada7-26oct2014

Avec Carmen Selma, l’Espagne se fait tirer le portrait

 Que l’on ne s’y trompe pas: Carmen Selma est une artiste engagée. Si elle travaille a partir de photos de familles espagnoles ou de photos de groupes du milieu du XXe siècle – qu’elle colle pour constituer des fonds où quelle reproduit à sa façon – cést pour mieux capter leur importance en tant que témoignages historiques et sociaux. Ses tableaux à l’huile et ses dessins au crayon et à l’aquarelle représentent des familles sur lesquelles pèsent le lourd poids de la politique et de la religion. Derrière une apparence très colorée, on sent la pesanteur des non-dites, l’absence des défunts décimés par le franquisme (suggérée par l’effacement des corps), mais également un constat sur la place primordiale de la femme dans le schéma familial. Dans ses oeuvres, les femmes sont fortes mais effacées ; elles ne se plaignent jamais.

Qu’elles soient issues de la bourgeoise ou (voir le saisissant “La Femme pot de fleurs”) ou du peuple, d’un tempérament discret ou révolutionnaire (comme celle de “Nous avons la richesse dans le coeur”). Carmen Selma leur rend un hommage appuyé, ainsi qu’à celles qui se sont battues pour l’accès des femmes au vote (voir le tableau “Le suffrage universel” aux tonalités très sombres, où les suffragettes gardent une posture vigilante). Pour que son pays et l’Europe ne reproduisent plus les erreurs du passé, Carmen Selma rappelle les errements des générations précédentes. C’est le cas dans le tableau “Salut sans futur”, dont le protagonistes effectuent le salut fasciste. Pour l’artiste, le futur et la paix passent par l’éducation, vecteur de changement et de réflexion. D’où ces tableaux réalisés d’après des photos de classe, où les fillettes portent des robes à col Claudine et les garçonnets des pantalons ou shorts à bretelles. Les mains sagement jointes, ils symbolisent le renouveau. Carmen Selma évoque aussi les rites et traditions espagnols, notamment la corrida, envisagée du côté des spectateurs, qui sont plus là pour être vus et bavarder entre eux que par réelle passion pour ce “spectacle”.

Dans les oeuvres de Carmen Selma, les couleurs revêtent une importance capitale. Leur usage est parfois inattendu, comme ce bleu et ce rouge pour représenter les cheveux, et ce bleu puissant qui domine certaines toiles. La gestuelle picturale de l’artiste est déterminée, nerveuse, saccadée. La pâte est épaisse. On note la force évocatrice des regards de ses personnages, tantôt inquiets, méfiants, tantôt songeurs ou ennuyés. Les expressions des visages marquent également : moues, traits effacés, actitude d’attente. Les mains des protagonistes de ses oeuvres en disent beaucoup sur leurs états d’âme, leur rage, leur sérénité ou leur âge. Et par-dessus tout, la notion de famille et celle de solidarité ressortent de ses toiles. Une réflexion sur le statut social et une certaine forme de résignation aussi.

 

Virginie Moreau

Nº 3013 / 25 septembre 2014

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